A l'espace Missirlian, Romainmôtier

Virginie Otth conçoit la photographie comme un art de l’installation. Ses images sont présentées à l’aide de dispositifs techniques, lumineux et spatiaux particuliers, au service d’une métaphysique photographique, comme le révèle Blind Shadow. L’installation, qui donne son titre à l’exposition, est constituée de trois projections photographiques précisément cadrées dans les ajours des vitrines aveugles de l’espace d’exposition, de sorte que les images, intérieures, s’offrent à voir de l’extérieur. Le dispositif spectaculaire propose trois natures mortes qui mettent en jeu des objets emblématiques du médium: une table tendue d’une nappe blanche – élément invariable établissant la scène photographique – sur laquelle sont disposées avec un art de la composition et de la variation une sphère et des plaques de verre. Ce sont surtout les variations de la lumière qui confèrent leur caractère, leur tonalité aux images, en substance d’une luminosité gris bleutée, ainsi qu’une part de leur signification. Mais il y a plus: les trois images sont rendues en même temps flottantes, changeantes, évanescentes en raison du jeu de reflets de la lumière naturelle extérieure sur les vitrines. L’image affirme sa nature insaisissable, comme une aura.

Quant aux installations Internal dimension_02 et Versions (ill. ci-contre), elles poursuivent la réflexion sur la nature de l’image photographique par la mise en évidence des dispositifs formels, des processus techniques et des conditions pratiques de réalisation et de présentation des images. A leur propos, Virginie Otth affirme: «Le sujet importe peu, c’est une composition faite avec des outils qui servent au regard. J’aimerais me distraire de la possible réalité de l’objet/sujet par la multiplication des vues, des points de vues, des lumières, des champs de netteté, des supports. Observer “le regard posé sur”, le “comment donner à voir”» (Virginie Otth, Regarder, voir, observer. Sept questionnements sur la vision, Travail de Master, ECAV Sierre, 2014, p. 44). L’espace d’exposition est ainsi pour un temps transmuté en studiolo contemporain – on pense ici aux trompe-l’œil du studiolo renaissant à Urbino –, laboratoire où, en définitive, notre conception de la réalité est mise à l’épreuve du regard. Sous la domination absolue de la représentation du monde par les images photographiques omniprésentes, l’image singulière de Virginie Otth sème le doute sur cette représentation en forçant le regard à s’interroger récursivement sur sa propre nature, sur ses intentions et ses conditionnements.

La photographie de Virginie Otth n’est pas extérieure, visant le monde, mais intérieure, réfléchissant par elle à celui-ci. La photographe procède comme par dissection prudente, ouvrant au regard l’idée inquiète qu’elle se fait de son médium: elle expose la conscience photographique – et sa responsabilité – au risque de nous éblouir au fond de notre chambre noire.
Alberto de Andrès.

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