Exposition collective "Blow Flies" au Photoforum Pasquart. Curateur: Danaé Panchaud

Les photographies d’organes de Virginie Otth : éloge de l’incrédulité.
« L’énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible ». Maurice Merleau-Ponty
Cerveau, foie, cœur, œil, viscères, intestins, ces parties fondamentales de notre corps demeurent des éléments étrangers, inconnus, voire inquiétants. L’organe échappe à la subjectivité. Comment est mon foie ? De quoi à l’air mon cœur ? Est-ce que mon cerveau ressemble au tien? Reconnais-tu ta vésicule biliaire ? Une connaissance théorique des organes s’est élaborée au fil du temps, toutefois leur existence continue d’avoir lieu dans le secret des chairs ; elle se déroule hors de toute prise volontaire, hors de la conscience. Si les organes se manifestent de temps à autre par des sensations de douleur ou de plaisir, l’écart entre l’identité (soi) et les organes (matière corporelle) demeure.
Notre œil est physiologiquement incapable de se retourner vers l’intérieur des chairs. Ainsi, a-t-il fallu inventer des façons d’ausculter notre intérieur. Basé sur le regard, le savoir anatomique est une situation artificielle, une découpe, une topographie réalisée dans le magma des chairs. Cette connaissance du dedans s’élabore par le biais de techniques inventées par les scientifiques et les artistes qui, utilisant tour à tour le scalpel pour ouvrir, puis le crayon pour l’écriture et le dessin, exécutent des gestes. Les représentations réalisées au moyen du trait de crayon, de la coulée d’encre, du rayon x, de l’objectif photographique, de l’ultrason (et de toute la diversité des techniques d’imagerie) permettent de mettre à jour ce que l’œil n’a pas les moyens de voir de lui-même.
Mais, que révèle la vue d’un organe ? Que voit-on en découpant un œil au scalpel? Que montre l’échographie d’un cœur ? Que découvre-t-on d’un foie palpitant sous l’ultrason? Selon le titre d’un travail de Virginie Otth, l’observation et la description des matières, des formes, des fonctions, des relations à l’intérieur d’un corps se transcrit par une image « fidèle à un original que l’on n’a jamais vu ».
Généralement, nos propres organes restent invisibles pour nous, ils demeurent une partie hors d’atteinte pour le regard. Bien qu’il puisse arriver que nous en prenions parfois connaissance de ceux-ci par des images médicales, c’est plutôt par le biais de notre culture générale que nous sommes confrontés à la connaissance des organes, c’est-à-dire par des représentations (photographies, échographies, moulages, maquettes, etc) d’autres corps que le notre.
Quoiqu’il en soit, l’approche des organes ménage toujours un intermédiaire entre l’œil disséquant et l’œil disséqué. La pensée (que l’on situe généralement dans notre cerveau) procure les gestes d’exploration des chairs et de transposition des organes en représentations. Bien réelle pour l’anatomiste, la présence de l’organe a souvent été décrite comme insoutenable. Pour être surmontable, la confrontation à l’organe requiert un processus d’appréhension : un savoir théorique ou un savoir–faire, c’est-à-dire une connaissance préalable.
Pour pouvoir supporter la vue de nos organes, il semble qu’il faut pouvoir se les «représenter ». « Faire image » du dedans, nécessite non seulement de voir mais aussi et surtout d’« imaginer ». Imaginer non pas au sens d’inventer de manière débridée, mais plutôt de mettre en jeu l’imagination en tant que capacité à produire du visible.

Vies silencieuses
Par leur approche naturaliste, les photographies d’organes de Virginie Otth se présentent comme des documents (ce sont de vrais organes qui sont photographiés) ; elles charrient ainsi la mémoire de l’observation scientifique. Elles activent cependant ce savoir documentaire (et documenté) sur le mode d’une rêverie picturale. En effet, ces clichés convoquent l’imaginaire de la Nature morte : les organes que nous présentent Virginie Otth sont porteurs d’une forme de suspens du temps. Encore irrigués de sang, ils affichent une carnation vivace, leur brillance dit le caractère inaltéré des fonctions, la forme souple des tissus témoigne d’une harmonie. On prend toutefois, conscience de la fragilité de cette vision, de sa qualité d’exception, du caractère périssable de l’objet que nous contemplons. L’organique figure une tension ineffable, fascinante - si ce n’est séduisante - entre la vie et sa disparition. La vision des organes pointe une ambivalence: le vivant contient et révèle la menace inexorable du temps à la manière du splendide bouquet de fleurs écloses qui anticipe la flétrissure des pétales, des appétissants fruits disposés dans les compotiers, dont la pourriture est prochaine ou encore du gibier ferme et frais qui annonce la décomposition des chairs. Par cette invitation à contempler la nature matérielle du corps, Virginie Otth produit non seulement du visible, mais elle met en marche notre imagination. Devant ses mises en scène, notre regard se confronte au geste de capture visuelle, nous touchons les organes des yeux,… Qu’elle attise notre curiosité ou qu’elle émousse notre sensibilité - cette invitation à entrer en contact constitue une brèche : toute idée préalable du corps est soumise à l’incrédulité (mise en acte par saint Thomas). La proposition visuelle invite à faire une anatomie des représentations : elle dissipe les définitions figées pour ouvrir à nouveau l’imaginaire du corps à différents possibles.

Marie André

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